Étape finale
Charles Cheese ouvrait un colis de vingt-quatre camemberts fourrés aux pépites de chocolat — la dernière trouvaille du capitalisme laitier — quand deux types ont débarqué à l’accueil du supermarché dans lequel il travaillait. Les deux mecs, grands et costauds, portaient des costumes noirs et des lunettes de soleil. 
 
“Nous voulons parler à M. Cheese qui travaille dans ce magasin, dit l’un d’eux à la femme de l’accueil. 
— Vous le trouverez au rayon fromage, messieurs, au fond juste après la boucherie”. 
 
Charles Cheese gérait ce rayon depuis deux ans maintenant. Il connaissait tous les produits par cœur et remplissait ses tâches parfaitement. Au fil du temps, son cerveau avait arrêté de fonctionner et son corps répétait en boucle les mêmes taches à longueur de journée. Il était devenu un automate. Son patron — un fin personnage — lui avait dit, le premier jour : “Ton destin, si tu l’acceptes, et tu te dois de l’accepter car tu le portes en ton nom, est de gérer le rayon fromage de ce magasin”. Charles se dit en lui-même “fromage mes couilles” avant d’accepter. Il se relevait d’une longue période de dépression et d’alcoolisme, cet emploi lui était salutaire et, quand bien même son patron se moquait ouvertement de lui, il accepta. 
 
Les deux hommes s’étant présentés à lui comme étant des inspecteurs de police, ils lui ont demandé de le suivre et l’ont sommé de monter à l’arrière d’une berline noire aux vitres teintées.

“Monsieur Cheese, dit l’homme qui était assis à la place du conducteur, nous n’allons pas vous embêter très longtemps. Nous travaillons pour les services secrets et nous avons enquêté sur vous. Nous voudrions vous parler d’un manuscrit qui se trouve dans le tiroir de votre bureau… 
— Vous avez fouillé chez moi ? lâcha Charles, interloqué. 
— Étant donné l’état d’urgence actuel, nous ne pouvions pas faire autrement, répondit le deuxième agent. 
— Ce voyage… Nous ne croyons pas à une fiction, continua le premier, cette planète existe réellement dans une autre dimension, et nous pensons que vous avez réussi à y accéder. 
— C’est pas moi qui ai écrit ça, je l’ai trouvé en me réveillant et je l’ai gardé mais j’ai rien à voir là-dedans, laissez-moi retourner à mon rayon, je perds du temps… 
— Cheese, nous savons que personne d’autre que vous n’a pu l’écrire. Écoutez bien, l’équilibre du monde est menacé, et nous avons besoin de vous pour éviter ça. 
— Pour la faire court, poursuivit l’autre, une armée de poulpes cybernétiques carnivores est sur le point de détruire l’humanité, et vous seul pouvez nous aider. 
— Vous êtes fous, laissez-moi partir… 
— Vous avez pas le choix, Cheese. Pas le choix.” 
 
Charles Cheese dut se résigner à accepter le sort qui lui était donné. “Ce qu’on voit dans les films, c’est peut-être pas des conneries”, pensa-t-il. Le lendemain, il ne pointa pas au supermarché. 
 
Matteo Groggy essayait tant bien que mal de bâtir une histoire plausible. Dans son esprit, la planète Baku avait été colonisée par un petit peuple de chasseurs de rêves qui vivaient quelque part — on ne sait pas trop où — en Amérique centrale, il y a des milliers d’années. C’est un sorcier qui, un soir, a découvert par hasard une faille inter-dimensionnelle au bord d’une falaise. Quand il est revenu au village, il a dit avoir aperçu un portail menant vers un nouveau monde, c’était un cercle lumineux blanc aux reflets verts. Les villageois, conscients de l’importance d’une telle découverte, sont allés vérifier. Trois jours plus tard le portail se refermait après que la dernière personne l’eut traversé.
 
Les chasseurs de rêves, comme Matteo Groggy les a nommés, avaient fondé une civilisation sur leur nouvelle planète. Ils maîtrisaient avec perfection l’art de la mécanique — et plus tard de la robotique — et, grâce à leur grande connaissance de la magie, ils octroyaient d’une âme toutes sortes de machines qu’ils fabriquaient. Ils avaient ainsi recréé une faune artificielle qui, des siècles plus tard, se retourna contre eux. Les robots-poulpes les avaient dévorés sans ménagement et bientôt ils se rendraient sur terre grâce au portail inter-dimensionnel. 

Matteo estima qu’il était possible de se rendre sur Baku grâce à la puissance des rêves. C’est ce qui était arrivé à Charles Cheese sans qu’il en soit conscient — le manuscrit ayant été écrit dans un état de transe extatique — et il fallait qu’il y retourne pour sauver la Terre. 
 
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