Étape 1
Votre costume vous va à ravir. Constatant cela devant le métal réfléchissant de la navette qui n'attend plus que vous pour décoller, vous ne pouvez vous empêcher d'admirer l'effet de la lumière artificielle sur le velours de votre veste, la perfection négligée avec laquelle se sont emmêlés vos cheveux en de délicates boucles anglaises, la fraîcheur de votre visage gommé, mat et lisse. Mais le conducteur s'échauffe et vous tire de votre rêverie. En observant l'intérieur de la capsule, vous vous remémorez ce vers de Rimbaud : “Comme d'un cercueil vert en fer blanc” sauf qu'elle n'est ni verte, ni de fer, mais faite d'un chrome grisâtre qui vous briserait le cœur.  

La dernière fois que vous avez quitté la planète, c'était à l'occasion d'un colloque intergalactique de poésie ancienne. Vous vous remémorez non sans fierté le succès de votre intervention (“Avatars de l'astrophysique dans la poésie Romantique”) et la médiocrité des autres. Au cas où vous l'auriez oublié, ce qui serait étonnant puisque vous ne manquez pas une opportunité de vous en vanter, vous êtes Professeur à l'Université d'Europe, c'est à dire la faculté terrienne la plus prestigieuse ; et spécialiste de poésie scientifique. 

Mais vous êtes également poète. Vous pratiquez le sonnet, entre autres formes nostalgiques. Votre poésie est d'une magnificence sans nom : les critiques l'abhorrent, vos amis l'applaudissent, les femmes y succombent plus ou moins. 

Mais vous le savez bien, ce ne sont ni la poésie ni l'étude des lettres qui occupent le plus de place dans votre cœur et votre esprit : ce sont les femmes. Vous les aimez, toutes. Vous les préférez Voie-Lactéennes mais il vous est arrivé de succomber aux charmes exotiques de voyageuses venues d'autres galaxies. 

Et c'est précisément la raison pour laquelle vous êtes dans cette navette. Vos recherches vous ont mené vers de nombreux textes inconnus, mystiques et controversés évoquant l'existence d'un robot unique, aussi convoité que la pierre philosophale : le générateur de chefs-d’œuvre. On raconte que la majorité des artistes loués à travers les siècles y aurait eu recours. Évidemment, la possession d'un tel engin vous apporterait gloire et crédit, vous hisserait au niveau de ceux que vous étudiez. Mais elle vous procurerait surtout une aura puissamment attractive aux yeux et aux corps des femmes, dont vous pourriez enfin jouir sans obstacles. 

Alors que vous vous étiez longuement perdu dans les méandres de votre intériorité, le bruit de l'ouverture des portes vous ramène à la trivialité de la vie. Vous descendez les longs escaliers du port spatial au claquement de vos talonnettes, et débarquez dans l'espace transitoire où vous devez prendre votre vaisseau. Vous trouvez le ciel particulièrement magnifique, d'ici, et le chantez comme le chantait Banville :  
 
Les cieux resplendissants d'Étoiles 
Aux radieux frissonnements, 
Ressemblent à des flots dormants 
Que sillonnent de blanches voiles. 
 
Quand l'azur déchire ses voiles, 
Nous voyons les bleus firmaments, 
Les cieux resplendissants d'Étoiles 
Aux radieux frissonnements. 
 
Quel peintre mettra sur ses toiles, 
O Dieu! ces clairs fourmillements, 
Ces fournaises de diamants 
Qu'à mes yeux ravis tu dévoiles, 
Les cieux resplendissants d'Étoiles ?
 
 
Il vous reste quelques minutes avant le décollage. Vous décelez au loin un miroir qui n'attend que vous, mais votre estomac commence à s'impatienter. 
 
Que faites-vous ? SE MIRER / MANGER