Étape 3
La sueur couvre davantage son front. Il se sent piégé. Alors, il bouge le mauvais pion, et non sans majesté, vous le mettez échec et mat. Il sourit, vous félicite, et comme vous vous sentez toujours charitable et compassionnel avec les bons perdants, vous engagez la conversation avec lui, vous disant que cela aura au moins l’avantage de faire passer plus rapidement le trajet.  
 
C’est un homme médiocre, suintant l’alcool, avec des aspirations littéraires et cinématographiques comme il en pousse dans les cœurs de tous les esprits un peu bohèmes, ignorants de tout ce qui est Art. Vous vous sentez hautement valorisé, lui dispensez quelques conseils sur le bon emploi de la stichomythie, et lui racontez, outre vos aventures sentimentales, quelques anecdotes quant à vos colloques et autres conférences éminemment prestigieuses. Il acquiesce, comme le ferait un sourd ou quelqu’un qui ne parle pas la même langue, tout en commandant puis vidant des verres d’alcool fort. Vous profitez de son ivresse pour vous en faire offrir quelques uns.  
 
Puis vous commencez à parler un peu trop. Des femmes, de la poésie, et votre propos dérive vers l’objet de votre quête. Au moment où vous prononcez le mot “générateur de chefs-d’œuvre”, il vous regarde fixement avec la plus grande attention. Alors, vous vous demandez quelques secondes s’il serait vraiment judicieux de poursuivre cette conversation, mais vous avez l’alcool bon et décidez de lui faire confiance, quitte à devoir l’assassiner au moment venu : 
 
“Il s’agit d’un robot employé par pléthore d’artistes, particulièrement d’écrivains, depuis des siècles. Il faudrait être bien naïf pour croire que c’est la force seule du talent qui permit à Balzac, Platon, Proust, Ronsard et les autres de parvenir à de tels prodiges. Depuis mes vingt-ans - ah, que la jeunesse est belle, et loin de nos cœurs comme de nos pauvres corps ayant subi l’ouvrage cruel et fatal, Ô combien fatal, du Temps ! - je suis en quête de cet objet, véritable mythe dont le nom seul fait rire tous les spécialistes. Moi, j’y ai cru. Et aujourd’hui, je suis sur le point de parvenir au terme de ma quête. J’ai localisé sa présence, grâce à une somme d’analyses de textes et de dissertations savantes sur les plus grands auteurs ayant, volontairement ou non, crypté de précieuses informations que seul pouvait entendre un talentueux analyste. Voilà qui achèvera de convaincre de l’utilité de la recherche en littérature ! Ce générateur, je vous le dis, ferait d’un sot l’homme le plus brillant et le plus convoité.  
 
Savez-vous que je ne crois pas au sacré, et encore moins au génie ? Je crois que nous ne sommes que des machines, mon pauvre vieux, et qu'il ne nous reste, pour nous démarquer du gris, que la puissance de la recherche esthétique. Je crois qu'écrire un roman comme un poème équivaut à exécuter un algorithme. Un algorithme défini par ce que nous avons été, ce que nous sommes ; par notre bibliothèque intérieure et la perception du monde que nous avons, individuellement comme collectivement, cultivée depuis notre naissance. Un jour, vous le verrez, ce générateur sera modélisé par quelque programmeur talentueux : alors, avant ce jour, ce jour où chacun sera poète de génie à tel point que la poésie remplacera la parole basse et triviale pour devenir banale, il me faut le trouver, en user, et profiter de la gloire qu'il sut conférer à d'autres.” 
 
Vous vous apercevez que votre propos l’a laissé songeur. Le cri du capitaine cyborg annonçant l'atterrissage le tire de sa rêverie, et vous vous dirigez vers la sortie, la main bien ancrée sur le pommeau de votre canne-épée.

Rendez-vous à l'étape 4 !