Étape finale
Mon amour,  
 
“Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières.“ 
 
Nombreux sont les aphorismes qui pourraient illustrer l'aventure que j'ai vécue ces dernières années. Autrefois, j'étais un homme prétentieux, maniéré, n'ayant rien réussi d'autre qu'une carrière académique. Tout, chez les femmes, se trouvait repoussé par ma présence. 

Je me consolais dans les miroirs.  
Je me consolais chez les poètes.  
Je me voyais, lors d'un grand repas, assis parmi eux.  

J'ai envié le génie. Envié la renommée. Pensant, à raison, que cela épanouirait toutes les envies que j'avais et qui sont communes aux hommes. Toutes, sauf une : le bonheur. Sûr, j'y ai goûté plus que le commun des mortels, à ce bonheur. Dans ta poitrine. Dans la musique de ta voix et de ton souffle. Dans les vers de Lucrèce comme de Desnos. Dans le peu de couleurs qui vit encore en ce monde. Dans la vie et ce qu'elle a de plus pur : la chair d'une femme, l'esprit d'un humain, la beauté des choses.  

Mais qu'en est-il du bonheur d'être soi ?  

Je n'ai aucun mérite, aucun talent, aucun génie. Tu trouveras, dans mes carnets, le récit d'une aventure que j'ai vécue il y a longtemps déjà. Une aventure qui m'a mené vers un précieux objet, fait de métal, exempt de couleurs, à l'origine de ma félicité.  

Rien de ce que j'ai écrit n'est éthéré ou n'a surgi des abysses. J'ai longtemps pensé que nous n'étions que des machines. Mais à mesure que cet objet exécutait mieux que moi, mieux que tous les autres des prodiges de Littérature, j'ai compris que je m'étais trompé. Nous ne sommes pas des machines. Nous valons moins que des machines. Nous ne sommes rien, ou du moins pas grand-chose. Rien d'autre que des semi-machines, corrompues par le sentiment d'échapper à l'automatisme. Ce sentiment qui biaise, trompe, et confine inévitablement à la médiocrité. Les robots savent, quand ils ont une conscience, qu'ils sont robots et ne font qu’exécuter des programmes.
 
La Nature et le temps nous ont façonnés. Chaque seconde que vit ce monde est une ligne de code dans l'algorithme du vivant.
  
Ce robot-là, garant de ma réussite, m'a confronté à la perfection. Je vendais et me vantais de livres que je n'ai pas écrits. De vers plus somptueux les uns que les autres, qui tendent vers l'infini et l'absolu, que l'on m'attribue et m'attribuera alors même qu'aucun humain n'aurait pu les composer.
 
L'orgueil que j'ai, que nous avons ; celui de penser, même face aux preuves et à l'évidence, que nous prévalons aux machines est comme une tumeur, qui se serait réveillée dans la crypte infectieuse où j'ai trouvé le génie artistique.
 
Combien de suicidés ?  
Combien de fous ?
 
Je fais à présent bien partie de ce banquet d'artistes. Un banquet d'âmes esseulées, blessées dans leur orgueil et meurtries par l'évidence même de la vie, de ce que nous sommes et de tout ce que notre condition a de dérisoire.  
 
Je rejoins le ciel, qui n'existe pas. 
Mon âme, qui n'existe pas non plus, quitte mon corps.  
 
Tu trouveras, derrière ma bibliothèque, un coffre-fort. 
Dans ce coffre-fort, tu trouveras une boîte. 
Dans cette boîte, tu rencontreras mon tourmenteur. 
 
Détruis-le, avant qu'il ne détruise quelqu'un d'autre. 
 
Les humains ne devraient jamais être confrontés à la Vérité de ce qu'ils sont et, surtout, de ce qu'ils ne sont pas. 
 
Je t'embrasse dans un dernier soupir, qui te murmure, au creux de l'oreille : console-toi d'une pauvre âme qui n'a peut-être jamais existé, mais qui t'aimait. 
 
V.S.

ÉPILOGUE